Malkmus, un Pavement dans la mare

Quoiqu’il fasse, on le lui reprochera. Avoir mis fin à l’une des aventures indés les plus passionnantes des années quatre-vingt dix n’est pas chose facilement pardonnable. Aucune mansuétude, pas de pitié, mais de la déception, de l’incompréhension et une légère colère. Un sentiment de vide surtout… Fin de décennie, fin d’une époque et perte de quelques illusions en même temps que disparaissait ce groupe témoin et activiste d’un rock free et génialement brouillon. Il a fallu trouver quelques supplétifs à défaut d’ersatz crédibles, s’inventer d’autres hérauts et faire moins fine bouche, pour tenter de répondre à cette question futile et existentielle à la fois : comment survivre sans Pavement ?

Salaud de leader, qui saborde son groupe un soir de novembre 1999 à la Brixton Academy et qui se permet, à peine un an plus tard, de sortir un premier album solo éponyme. Provocation, affront aux fans, un geste prémédité, une trahison à peine déguisée… On refusera alors de cautionner cette forfaiture et le disque sera écouté distraitement, avec mauvaise foi et préjugés faciles (trop proche de Pavement, pas assez d’émancipation, "ce n’est plus ce que c’était", "de toutes façons, Pavement, après " Crooked Rain, Crooked Rain " c’était moins bien"…)

Avec les années et la maturité, l’indulgence se fait évidence : Stephen Malkmus n’avait pas le choix, pour exister, il devait rebondir, vite, à la manière expéditive d’un Frank Black se libérant du poids de ses Pixies. Deux options, également "insuffisantes", décevantes l’une comme l’autre : s’affranchir de l’essence Pavement et tenter la carrière solo de songwriter apaisé et finir respectable, vénérable et décati avant l’âge… Ou refaire du Pavement, l’air de rien, de celui qui fait comme si, mais pas vraiment, qui fait presque mais pas tout à fait, qui flirte avec l’esprit et les sons, mais qui se heurte fatalement à une dure réalité : Pavement était un groupe, pas un one-man-band. De la musique Canada Dry en somme, frustrante et incapable d’ivresse. Stephen Malkmus et ses Jicks, c’est la solution la moins mauvaise pour se défaire du lourd héritage, faire le deuil mais ressusciter les démons.

Sur " Real Emotional Trash ", quatrième et plus récent artéfact, il y a de la nostalgie toujours et encore, dès que le chant se lance et dévie aussitôt de sa trajectoire initiale, devient attraction donnant le tempo et guide fuyant. Un chant faux mais tellement acceptable, encore plus défaillant quand mis à nu et acoustique (magnifique "Hopscotch Willy" en Concert A Emporter). Il y a cet amour d’un jazz singulier (que les puristes réprouveraient à grands cris), ces chansons ("Cold Son", "Out Of Reaches", "Gardenia") qui s’approchent de la dignité d’antan, qui ne cherchent pas l’émancipation et se défont elles-mêmes. Pavement, c’était l’éclatement aux quatre coins des Etats-Unis et les retrouvailles intensives, foisonnantes et frondeuses pour enregistrements et tournées. Les Jicks, c’est backing band obéissant, Malkmus aux commandes, dirigiste quand les autres acquiescent docilement. Même Janet Weiss (de feu Sleater-Kinney) n’insuffle pas folie : les Jicks ne bronchent pas, ne lèvent pas le petit doigt pour proposer, ne haussent pas la voix, ne donnent aucun signe d’initiative et encore moins de rébellion, se pliant aux ordres simplement. Las, le bordel autrefois était salutaire, il donnait des "Cut Your Hair", "We Dance" ou "Summer Babe", géniaux hits indés. Temps béni révolu, le foutoir malkmusien en devient désormais lassant quand il est ainsi privé de collègues de jeu : solos tristement déplacés qui s’essaient vainement à copier ceux de J.Mascis ("Dragonfly Pie", "Baltimore", "Elmo Delmo"), emphases interminables (le morceau éponyme dépasse péniblement les dix minutes). Des sursauts mais des regrets, et une nouvelle fois la réprobation de la critique

Il aurait fallu faire autrement, mais on avoue piteusement ne pas avoir la moindre idée de la manière adaptée à cette reconversion forcée. Pavement enterré, faut-il le déterrer pour une reformation ? L’hypothèse est évoquée et démentie également. C’est jouer avec les nerfs des fans, mettre l’eau à la bouche et garder pour soi la bouteille, énième frustration… Mais de tout ça, et de tout un tas d’autres choses, Stephen Malkmus s’en fout finalement. Et quand il affirme que "Full venues when we play and a couple of good reviews is all you can really hope for now", on est enclin à le croire… et à ne pas vouloir bousculer ses petites exigences.

le 12 mars 2008 par Rockoh
commentaires •

Malkmus, un Pavement dans la mare

Grand fan de Pavement à l’époque... Je voulais juste vous remercier pour cet article m^me si il n’apporte toujours pas de bonnes nouvelles quant à la forme artistique de Stephen Malkmus. J’ai atterri grâce à l’excellent concert à emporter "Hopscotch Willy" qui laissait pourtant présager un prometteur nouvel album, dommage...

Répondre à ce message

24 mars, par bobito

Malkmus, un Pavement dans la mare

Mouais, réprobation de la critique... Moi je veux bien vous croire, seulement quand on clique sur le lien on se retrouve sur une pseudo chronique de cinq lignes d’un mec qui a écrit qu’il aime pas, et pour ce torchon de the List en plus. Bon, c’est une question de goûts mais ça me paraît un peu tarte à la crème. Tout de même. Vous avez le droit d’aimer lire The List, mais de là à instrumentaliser une bafouille pareille pour justifier une critique incendiaire... hum. Pour la peine, j’en balance une autre. C’est un peu plus long, hein. http://www.gonzai.com/stephen-malkmus-the-jicks-real-emotional-trash/

Moi je l’ai aimé cet album. C’est pas du Pavement, mais c’est comme cracher sur un concert des Stones aujourd’hui. On sait que ça sera moins bien qu’au bon vieux temps mais on n’ose pas dire non . J’ai pas osé dire non à "Real Emotional Trash" et j’en suis plutôt content.

Après, bon ...

Répondre à ce message

2 avril, par Fantini

RE : Malkmus, un Pavement dans la mare

Les journalistes de The List sont meilleurs quand ils écrivent de rock écossais (qu’ils connaissent intimement), c’est un fait. C’est juste la première critique "radicale" que j’ai trouvé. "Real Emotional Trash" m’a beaucoup déçu, j’y retrouve pourtant le chant déraillant de Malkmus que j’affectionne et une évidente liberté de ton, mais je vais pas l’encenser pour autant. Avec Pavement, il avait une bande de musiciens presque autonomes, qui n’avaient pas besoin de lui pour exister et pour qui Pavement était une chouette aventure... C’était des prises de risques, des concerts sauvages volontiers improvisés, une grande audace. Si les Jicks avaient ce côté "on se lâche", j’applaudirais debout. Au lieu de cela, je les vois comme un backing band obéissant, qui n’apporte que son professionalisme et permet d’épauler Malkmus, de concrétiser ses idées, mais pas de les "sublimer"... Alors que Mark Ibold ou Scott Kannberg n’avaient pas cette retenue et se permettaient plus de choses, plus de tentatives, plus de ruptures. Malkmus et ses Jicks c’est comme un groupe de jazz formaté en studio, on peut trouver ça bien, mais on trouverait ça excellent si tout le monde osait plus...

Répondre à ce message

2 avril, par Rockoh

Malkmus, un Pavement dans la mare

Olalalala ...

Un peu de tristesse à lire ces mots. Mais cette tristesse ne vient pas de Malkmus, non, lui il ne m’atriste pas. Tant d’efforts dans l’écriture pour si peu de choses finalement intéressantes. C’est marrant, j’ai l’impression que ces critiques négatives viennent des mêmes qui à l’époque crachaient sur les nouveaux Pavement, dès le deuxième, en disant, "ce ne sera jamais aussi fou, aussi bien que Slanted & Enchanted.

Moi j’ai aimé à peu prés tous les disques de Pavement, pas tous les Malkmus, mais au contraire de ce que l’on peut lire ici, "Real emotional Trash" est une très bonne galette à mes oreilles. Et live, je trouve que les Jicks commencent à s’y retrouver.

Bien sur ce ne sera jamais pareil, mais pourquoi bouder son plaisir pour autant ?

Répondre à ce message

8 juillet, par luro

RE : Malkmus, un Pavement dans la mare

Assez d’accord, moi aussi j’ai aimé cet album. Pas dès la première écoute, ni la deuxième... on le découvre au fur et à mesure. N’empèche, il est exellent cet album. Peut être le mieux de sa carrière solo ? Mais arrêté la nostalgie, franchement c’est chiant, si Pavement se reforme, y’aura toujours des cons pour cracher dessus, même si ça serait cool. Et pareil, les Jicks, je les ai vu y’a 4 5 ans pour la sorti de pig lip et c’était terrible ! Vive Malkmus !

Répondre à ce message

27 août, par bibi

En ce moment vous écoutez :
LE PLAYER
play
 
 
precedant suivant stop
liens  |   contact  |   à propos  |   design powered by